
ÉCRITURES FRAGMENTAIRES
Poésie, théâtre, nouvelle, roman... Genres et univers différents, avec pour résonance le même intérêt pour les choses qui traversent les corps, coupent, déchirent, sonnent les ventres, emmêlent les liens, insultent le Monde, crachent par terre, éclatent de rire et illuminent la paume des mains.
Ces écritures sont dites "fragmentaires" car elles sont, aujourd'hui, inachevées, à la recherche d'un second souffle, d'une période calme de résidence ou en attente de la maturité du temps qui passe.

Muinda cherche dans sa tête.
Assise, elle regarde par la fenêtre.
Elle touche son ventre.
Elle attend.
En lingala, Muinda signifie Lumière.
Comment raconter à l’autre ce que l’on ne peut pas se raconter à soi-même ?
Dans la solitude d'une chambre, une femme se débat entre les leurres que son corps lui raconte avec pour seule lumière les traces indicibles de son parcours migratoire.
THÉÂTRE
MIUNDA
Je ne sais pas s’ils me comprennent.
S’ils comprennent ma langue.
Je ne parle pas une langue africaine, comme ils disent.
Ni un dialecte.
Je ne parle pas une langue comme les autres.
Je parle la langue du chaos.
Celle que porte l’humanité toute entière
dans son ventre.
Un étourdissement, après une tempête,
qui ne s’arrête jamais.
Je parle la langue des fous qui vivent
dans les mains des hommes.
La langue des arracheurs de coeur.
Une langue trouée d’étoiles
d’où continue de passer la lumière.
Un langue vivante,
La langue la plus vivante du Monde.
Je parle une langue que ne peuvent comprendre
que ceux qui l’ont pratiquée.
Je ne sais pas s’ils me comprennent.
S'ils comprennent ma langue.
Je ne sais plus parler autrement
qu’avec cette langue-là.

De manière compulsive, comme de la matière vive rejetée par le corps, des mots dégoulinent à l'intérieur de ma tête.
Que je sois au rayon croquettes pour chat d'un supermarché, en retard courant à vive allure vers la gare, en train d'écouter un morceau de Bossa ou juste au moment de m'endormir, ils m'assaillent comme si quelqu'un me les dictait.
Je les pose alors, en premier jet, par centaine.
Est venu le temps de leur faire face, de les retraverser et de les réunir.
POÉSIE
CHOSES
En fait, je tombe
Les silences et les bruits du Monde
Me sont insupportables
Comme un feu qui fait fondre
Comme une noyade longue
Comme un ensevelissement sous des roches
Je vais me laisser tomber
De ce côté là
Du mien
Je ne me soumettrai pas à la médiocrité
Je crèverai l’œil ouvert
La peau fragile et la voix haute
Et je ne sucerai personne
Ni le sein d’une mère
Ni le cul d’un chef
Ni le doigt d’une sotte
Ni la queue d’un homme
Je sucerai mes larmes, chaudes et honnêtes
Comme l’amour qui manque à mon cœur
Comme cette place vide dans mon ventre
D’où percent des cris d’enfant
Tout m’est parfaitement impossible
En fait, je tombe
Et vous ne voyez rien

THÉÂTRE
LA FORÊT VERGE
... en cours ...
Naître fille,
C'est atterrir dans une immense forêt remplie d'arbres érectiles, majestueux, rares, ordinaires, faibles, jeunes ou vieux, mourants, à l'écorce rugueuse ou lisse, aux racines enfouies, trébuchantes, aux branches qui accrochent, à la sève qui colle.
C'est avancer sur des chemins tortueux faits de pièges, de clairières fantômes, de lueurs changeantes.
Naître fille,
C'est incarner, malgré soi, d'arbre en arbre, de verge en verge, le pouvoir des abjections.
Il existe, heureusement, quelques puissances pénectomiques et quelques forêts clémentes où rien ne bande pour salir.

S'il fallait regarder avec un oeil froid les expériences amoureuses, sexuelles, relationnelles vécues avec les hommes, il faudrait inventer une échelle comme celle de Richter.
De 1 à 3, le séisme est à peine ressenti. De 4 à 5, il est nettement ressenti mais cause peu de dégâts.
De 6 à 7, il est destructeur.
A 8, il est ressenti plus fort et sur une plus grande distance.
A 9 et au-delà, il est dévastateur.
Numéroter les hommes.
Construire l'échelle adéquate.
Tracer les événements.
Relever les impacts.
NOUVELLE
32
Sujet 21/2
-Tu pues le cul . Tes yeux, ta manière de marcher, de parler,
tu pues le cul. Tout en toi pue le cul et tu le sais.
À l'époque, quand 21 m'avait dit ça, tout fier de lui dans sa boutique, c'était pour moi la confirmation que j’ étais responsable de ce que les hommes me voulaient. Que si je captais autant de désir, c' était bel et bien parce que quelque chose en moi le provoquait.
J' en avais conclu que je présentais là, inconsciemment, une forme d'approche dédiée spécifiquement à la gente masculine, une volonté d'absorber le mâle, d'aimanter son attention en le tirant par la queue et, qu' au lieu de m'en plaindre, je devais plutôt en être fière, comme si je disposais d'une chance enviable.
J' avais été effleurée, cependant, par le regret de ne pas les attirer avec des choses davantage liées à mon intelligence, ma créativité, mes savoirs, mes expériences.
Visiblement, je ne puais pas autant l'intelligence que le cul.
J' avais surtout passé bien plus de temps à apprendre à être jolie et baisable qu'à être diplômée et sagace, voulant jouer le jeu de la fille à la perfection qui espère avoir, à la clef, l' amour fabuleux que l'on avait vendu aux femmes depuis toujours.
-On devrait te mettre dans une boîte de poupée Barbie grandeur nature. Sous plastique, tu vois ? Avec les accessoires, des chaussures et une autre tenue à côté. Sous vide. Qu' est-ce que tu serais bandante comme ça. Tu serais parfaite.
À chaud
Gêne 40 %
Estime de moi 35 %
Incrédulité polie 60 %
À froid
Dégoût 90 %
Colère 65 %
Tristesse 45 %

Un texte polyphonique où des vies se croisent, s'ignorent, s'entrechoquent, écrasent et se soumettent.
Les années défilent et les destinées se renforcent ou se remanient, s'essayent à ouvrir les yeux, pendant que le Monde s'enlise.
ROMAN
JE N'AI PAS ENTENDU
J’essaie d’envoyer des messages à Brice sur notre groupe Whatsapp parce que Brice, il n’a pas d’ordinateur chez lui et son téléphone c’est vraiment pas un truc moderne. Je lui explique les choses qu’il faut qu’il fasse pour les cours. J’irai bien voir Kadiatou aussi pour l’aider car ça ne fait pas longtemps qu’elle vit en France et ses parents ne parlent que le bambara mais on n’a plus le droit de sortir sauf pour faire des courses ou promener son chien. Je n’ai pas de chien mais avec Brice on rigole en disant que je peux bien sortir ma sœur Lina, comme si c’était un animal. Lina, elle est contente de ne pas aller à l’école. Elle est en CM2, elle se prend pour une grande parce qu’elle a un peu les seins qui poussent.
Kadiatou a déjà des vrais seins. Elle est un peu plus grande que moi. Elle est belle. J’aime beaucoup ses dents. Elles sont très bien alignées. Ça lui donne un sourire gigantesque. Et elle sent la crème. Je ne sais pas une crème de quoi mais elle sent ça.
-Qu’est-ce qu’elle fout, putain...
C’est papa qui attend ses bières. Il laisse la télé tourner en boucle. Le restaurant dans lequel il est cuisinier a fermé avec tout ce qu’il se passe. Il dit qu’il va sûrement être au chômage si ça continue et que c’est tous des enfoirés et que, même, tout ça c’est de la faute des chinois qui veulent nous voir crever.
Parfois je le déteste.
Presque tout le temps je le déteste, en fait.
Maman arrive.
Je vais m’assoir dans le canapé.
J’ai un peu peur d’un coup.

Ce mercredi après-midi, Awa et Sarah envoient Tom, le petit frère de Sarah, acheter des Chococroks au Lidl.
Le temps passe et Tom ne revient toujours pas.
Dans l'attente, les deux collégiennes explorent le rapport qu'elles entretiennent à la sexualité, à leur corps et aux choses que l'on ne doit pas dire.
THÉÂTRE
LES CHOCOCROKS
AWA
Tu crois que ça fait mal ?
SARAH
De quoi ?
AWA
Bah quand le sexe il rentre ?
SARAH
Mais arrête avec ça, sérieusement. T’as pas l’âge, je te dis.
AWA
Lise, elle l’a déjà fait.
SARAH
Et alors ?
AWA
Bah et alors, elle a 13 ans elle aussi.
SARAH, sursautant
C’est quoi ce bruit ?
AWA
Bah rien, je sais pas. Flippe pas comme ça.
Pourquoi tu es toujours flippée au moindre truc ?

Dans un récit double qui alterne entre passé et présent, avant et après la mort d'un certain Aurélien, Solveig se raconte et dévoile peu à peu une intrigue étrange où les morts semblent n'être pas morts et les vivants donnent l'impression de ne parvenir qu'à survivre.
Questionnant la relation maternelle et amoureuse, les tourments de Solveig semblent l'entrainer trop loin vers le lointain, à un endroit où on ne parvient plus à démêler le réel et le fantasmé.
ROMAN
IL ME FUT IMPOSSIBLE D'AIMER
Quand je revins à la maison familiale, après avoir laissé difficilement Aurélien dans son frigidaire, Hélène dormait. Jean-Yves lui avait donné une bonne dose de calmant pour qu’elle parvienne à trouver le sommeil. Maud caressait le chat en regardant sans grand intérêt, semble-t-il, une émission à la télévision, Lucas jouait avec ses Légos dans la chambre de sa sœur, bien qu’il ait sa propre chambre et Jean-Yves lavait les biberons de Maxime.
Maxime avait eu 1 mois le jour de la mort d’Aurélien.
Je n’étais pas prête à être mère, finalement.
Cet enfant, je n’en voulais pas.
Je jetai un œil furtif sur son berceau. Je l’aperçu, lui et ses joues fripées, ressemblant tant à son père, entendant son expiration bruyante.
Il n’était pas mort. J’eus une sensation de dégoût.
-Ca va, mon cœur ? me demanda Jean-Yves.
-Non. Quelle question…
Je ne supportais plus ses « mon cœur », ses questions, ses regards sur moi, ses gestes, ses attentes.
Je lui fis, machinalement, un petit sourire. Pour ne pas le rejeter, peut-être. Pour ne pas l’éjecter aussi fort que j’en ressentais l’envie. Il serait pulvérisé en mille morceaux depuis longtemps, déjà, si je me laissais aller à lui parler comme je m’entends lui parler dans ma tête.
Heureusement, ce qui est dans ma tête reste dans ma tête et n’en sort jamais.
-Maxime a fait un caca bizarre. Je me demande si le lait convient. Qu’en penses-tu mon cœur ?
-Je ne sais pas, Jean-Yves. Je ne sais pas. Je vais me reposer un peu.
Cette histoire de lait, je n’en avais strictement rien à foutre.

Un amour vient de disparaitre.
Sous le mensonge qui brûle jusqu'à l'intérieur des os.
Les nuits sans sommeil s'accumulent, la tête trop accaparée à refaire défiler chaque instant.
Tour à tour, la haine violente, la culpabilité destructrice et la douce compréhension se passent le relais et fournissent des lectures très différentes.
Trois faces d'un tétraèdre reliées par le même sommet.
Schizophrénique.
Reste la quatrième face, remplie par le néant, qui ne sait plus penser, qui ne sait plus dormir, qui ne sait que souffrir, abasourdie et sombre.
ROMAN
COEUR TÉTRAÈDRE
Face A
Connard.
Lâche. Minable.
Fossoyeur. Faussaire.
Me jeter parce qu'il a trouvé une nouvelle infirmière, une nouvelle naïve qu'il bombarde d'amour pour mieux se hisser sur son piédestal en carton.
-Je ne comprends pas comment je peux mériter tout cet amour.
Cet amour n'existe pas, c'est lui qui le fabrique, lui qui en créé l'illusion pour combler son vide, nous parquant chacune à une place précise, là où nait la duperie d'amour parce qu'il sait si bien raconter des histoires.
Face B
J'ai tellement grossi ces derniers mois.
Et j'avais déjà tellement grossi avant.
Comment pouvait-il encore avoir du désir pour moi ? L'évidence est là.
En plus d'être grosse, je suis pauvre.
En plus d'être pauvre, je suis une autrice de tiroirs cachés.
Grosse, pauvre, ratée, cachée aux yeux des autres, illégitime.
Elle, la nouvelle, elle est mince, riche, autrice.
Présentée, légitimée auprès de sa famille à lui.
La honte me transperce comme autant de kilos de trop multipliés par mille.
Face C
Souvent l'on dit ça.
Trop tôt ou trop tard, erreur de timing. C'est sûrement ce qu'il nous est arrivé. Je l'aimais intensément. Il m'aimait intensément. Cette connexion dingue, qui nous a tant bousculés, qui nous a tant fait avancer.
Mais l'amour n'a pas suffit.
Il n'a pas réussi à dépasser ses peurs, à se libérer vraiment, à devenir ce qu'il pensait pouvoir devenir dans le Nous que nous avions projeté.
Mais l'amour était là. Vraiment.
Face D
Je ne peux plus dormir.
Je ne comprends pas.
Je ne comprends pas.
Même mon corps ne comprend pas.
Il nous cherche.
Que puis-je lui expliquer ?
Le soleil se lève, encore.
Je n'ai pas dormi.

Une photo de porte,
un fragment de vie.
Faire poésie des traces des maisons.
Comment les a-t-on habitées ?
Comment nous ont-elle habité ?
Que nous en reste-t-il ?
De ma naissance à l'inévitable vie du jour en suspens, je retrace les nombreuses portes passées.
POÉSIE
PORTE À PORTE
-en cours-

Le Poulpe, mi-monstre mi homme réel.
Avec ses ventouses qui cramponnent et fixent, son bec qui déchiquète les coquillages avant d'en rejeter les débris, ses bras qui repoussent après sectionnement, ses fuites masquées par l'encre éjectée et son intelligence folle qui lui permet camouflage, innovation et tromperie.
Le Poulpe dresse ici le portrait oppressant d'un monstre que l'on ne voit pas venir.
(Crédit : Sylvain Lefebvre, Elle and the Green Octopus)
POÉSIE
LE POULPE
J’ai rencontré
Le Poulpe
Au bord de la mer
Juste avant
Une tempête
Instantanément
Il m’a entraînée
Dans
Ses profondeurs
Habituée des abysses
Je m’y suis
Immédiatement sentie
Merveilleusement
Bien